La réduction du débit d’eau à la pompe : un enjeu pour l’ingénierie du bâtiment

Le système vieillissant des réseaux d’aqueduc est une situation problématique que plusieurs ingénieurs connaissent déjà. Sachant que les conduites d’eau des municipalités ont une durée de vie limitée, il va de soi que des travaux importants sont à inclure dans les échéanciers municipaux.

Lors de la conception des infrastructures d’aqueduc, la durée de vie des conduites s’estimait à 100 ans. Toutefois, l’utilisation de ces dernières ne prévoyait pas une augmentation considérable quant à la demande et la consommation d’eau des utilisateurs, comme démontré aujourd’hui. La modernisation des constructions augmente nécessairement la demande des débits d’eau requis lors des conceptions. Par conséquent, les conduites d’eau prévues pour durer 100 ans ont maintenant atteint leur durée de vie en seulement 30 ans. Cela amène les municipalités à effectuer des travaux majeurs sur leur réseau existant.    

Limitées par le budget disponible, les municipalités collaborent avec le gouvernement pour obtenir des subventions. Considérant qu’une très grande partie du réseau d’aqueduc est affecté par cette problématique, l’équipe gouvernementale estime dorénavant qu’il est préférable de diminuer la quantité d’eau offerte à la pompe. L’implantation de cette stratégie permet d’étirer la durée de vie des conduites, imposant aux municipalités une diminution du débit d’eau. Cette stratégie permet bien sûr aux villes d’effectuer les réparations nécessaires. Toutefois, cela affecte considérablement la capacité des ingénieurs en protection incendie lors de leurs conceptions.

Des systèmes de gicleurs affectés par le manque d’eau

À ce jour, plusieurs villes diminuent déjà grandement les débits d’eau. Montréal, entre autres, diminue déjà jusqu’à 20 % le débit d’eau dans certains secteurs, affectant de cette façon les pressions résiduelles des conceptions. Ces variations à la baisse démontrent bel et bien un impact à long terme sur les conceptions incendie. L’enjeu est moins dommageable pour de nouvelles constructions, car il est plus facile de modifier au plan la proportion des tuyaux et considérer un aménagement différent. Pour ce qui est de l’impact sur des bâtiments existants et vieillissants, il est majeur, puisque cela affecte grandement le fonctionnement et la fiabilité du système incendie.  

Afin de mettre en lumière adéquatement la situation, comprenons ceci : chaque conception incendie débute par un test d’écoulement en fonction du débit d’eau offert par la municipalité. Considérant que les bâtiments sont plus gros, la consommation d’eau est également plus importante. Nécessairement, en ayant plus d’occupants dans le bâtiment, la capacité d’eau sur le plan du fonctionnement des gicleurs doit elle aussi augmenter. Cette situation nécessite souvent une modification du réseau, soit par une augmentation des conduites, ou encore par l’ajout de surpresseurs.  

Considérant que l’aménagement des bâtiments d’époque n’incluait pas l’espace requis pour l’usage d’aujourd’hui, cette situation rend le réaménagement du bâtiment beaucoup plus complexe pour les ingénieurs, toutes spécialisations confondues. Mobilisant ainsi la collaboration de différentes spécialisations d’ingénierie, il s’agit d’un travail colossal pour un propriétaire de bâtiment qui souhaite, par exemple, ajouter une suite à son bâtiment ou augmenter la capacité d’entreposage existante. Des demandes de conformité sont souvent des exigences, soit auprès des assureurs, soit auprès des services de sécurité incendie, tel un préalable pour l’obtention du permis.

L’impact sur les différents corps de métier

Ainsi, la baisse du débit affecte plusieurs intervenants dans le projet. Tout d’abord, l’équipe de sécurité incendie, qui s’attend à ce que le débit d’eau des gicleurs soit suffisant pour combattre l’incendie. N’ayant pas le débit d’eau confirmé par le service, cela représente un risque important pour les pompiers. Ensuite, du point de vue des architectes, la modification des conduites sur un bâtiment existant nécessite une nouvelle mise en plan du projet. Un mandat de la sorte requiert aussi les services d’un ingénieur en structure afin d’évaluer l’impact d’une salle supplémentaire ou pour calculer l’impact des ouvertures à réaliser.  

Les ingénieurs en mécanique du bâtiment et en électricité ont aussi un important rôle. L’ajout de pompes incendie a des incidences sur les capacités électriques du bâtiment et sur les équipements d’alarmes incendie. Par le fait même, l’ajout de gicleurs au bâtiment requiert aussi du drainage supplémentaire pour les conduites d’eau. Pour un simple projet, l’impact d’une réduction du débit d’eau entraîne l’implication de plusieurs intervenants.

Quatre conseils pour un système incendie à jour

Sachant bien que la situation ne risque pas de s’améliorer prochainement, les professionnels doivent combiner leurs connaissances pour concevoir des plans respectant les standards et les normes en vigueur.  Pour assurer un certain contrôle des débits d’eau de vos projets, voici quatre conseils pour maintenir un système incendie à jour :

  1. Procéder à une inspection des systèmes incendie annuellement. Suivant la norme NFPA 25, issue du Code national du bâtiment (CNB), il est obligatoire de faire inspecter les gicleurs et l’alarme incendie par un entrepreneur certifié en protection incendie. À chaque cinq ans, une inspection approfondie est exigée.
  2. Effectuer un essai de pompe afin de s’assurer que les prescriptions lues sur les équipements d’essai respectent les paramètres de conception. Il s’agit d’un test obligatoire à réaliser chaque année.
  3. Garder un registre précisant l’analyse de vos calculs hydrauliques afin de vous outiller facilement dans le cas d’un incendie. De cette façon, vous avez une sécurité supplémentaire concernant vos responsabilités en tant que propriétaire d’un bâtiment.
  4. S’assurer que la demande hydraulique respecte la capacité du système lors d’un réaménagement du Base Building. Dans le doute, communiquer avec un ingénieur en protection incendie.

L’enjeu des réductions des débits d’eau dans les réseaux d’aqueduc est réel. Non seulement est-ce une situation qui affecte plusieurs professionnels en ingénierie, mais il s’agit également d’un enjeu considérable pour la sécurité des occupants. D’autant plus que les développements immobiliers récents sont plus complets et ambitieux que ceux construits dans les dernières décennies. Ainsi, la demande hydraulique suit nécessairement cette même courbe. Même en s’entourant de la meilleure équipe d’ingénieurs sur le projet, le risque pour le public demeure présent. Il importe donc d’étudier la question : Comment pouvons-nous protéger les occupants contre les incendies malgré l’instabilité actuelle des réseaux d’aqueduc?


À propos de l’auteur : Maxime Fortin, ing., T.A.P.I, PDG a commencé sa carrière en structure du bâtiment en réalisant plusieurs mandats significatifs. Remarquant un besoin flagrant en protection incendie, il a orienté ses services vers cette spécialisation. En 2014, il a fondé l’entreprise Groupe CDF, permettant ainsi de répondre à ces besoins. Aujourd’hui, il dirige cette entreprise ayant plusieurs employés à son actif, tout en partageant ses connaissances et sa passion pour l’ingénierie. Étant ambassadeur auprès de l’Ordre des ingénieurs du Québec, sa présence chez les jeunes lui permet de jouer un rôle déterminant à titre de mentor.  Outre les calculs hydrauliques, les conceptions de plans et devis de même que la gestion d’entreprise, Maxime peaufine en parallèle ses connaissances à HEC Montréal.