Devenir PDG en génie-conseil : le parcours d’Alex Brisson

Parmi toutes les carrières possibles dans le domaine du génie-conseil, celle de cadre supérieur est probablement celle qui répond le plus à l’adage « beaucoup d’appelés, peu d’élus ». Aucun chemin tracé n’y mène directement, pas plus que l’ambition ne suffit à y conduire.

Pourtant, il existe au demeurant des habitudes qui mènent statistiquement au succès, à tout le moins qui maximisent les chances d’un individu d’y parvenir. C’est ce que nous présente notamment Napoleon Hill dans son classique Réfléchissez et devenez riche paru pour la première fois en 1937.

Devenir cadre supérieur n’est certes pas une science exacte, mais c’est quelque chose qui doit forcément s’apprendre, se travailler, non? Pour en avoir le cœur net, je me suis entretenu avec un cadre supérieur bien connu du milieu du génie-conseil québécois : Alex Brisson, président et chef de la direction de Norda Stelo.

Forces relationnelles

Alex Brisson est ingénieur électrique, mais n’a jamais travaillé en conception ni en ingénierie détaillée. Diplômé en génie électrique de l’Université Laval en 1988, il reconnaît qu’il n’a jamais eu le profil de l’ingénieur lambda. « Mes grandes forces sont dans la sphère interpersonnelle. Le génie, ça m’amenait une compréhension du monde, mais je savais depuis longtemps que je ne me dirigerais pas vers une carrière d’ingénieur purement technique. »

En début de carrière, il participe à l’implantation des alumineries de Bécancour et de Deschambault, des expériences qui lui ouvrent les yeux sur le succès que ses forces relationnelles lui permettent d’envisager. « J’étais l’interface des acteurs en construction et aux opérations. Cette expérience-là m’a fait comprendre que le savoir-être était aussi important en entreprise que le savoir-faire. »

Au début des années 90, il s’inscrit à temps partiel à la maîtrise en administration des affaires (MBA). Convaincu des retombées pour lui de ce programme, il décide de compléter sa maîtrise à temps plein. « C’est durant cette année que j’ai eu l’appel de l’entrepreneuriat et que j’ai élaboré un plan d’affaires avec des chercheurs de l’Université Laval pour commercialiser des hydroliennes au fil de l’eau. L’essai a été un échec, mais encore aujourd’hui j’ai la conviction que cette expérience m’a servi pour le développement de ma carrière. »

Génie-conseil

Alex atterrit en génie-conseil chez Norda Stelo en 1993 où on lui assigne un rôle de gestion et de coordination de projets clés en main. Exposé dès ses débuts à des patrons et des dirigeants hauts placés, il gravit les échelons en dix années pour se retrouver à la tête d’une nouvelle unité d’affaires. « J’étais le jeune qui suivait les seniors. J’ai été exposé à tout ce qui avait a trait aux enjeux administratifs et contractuels. J’ai participé à la négociation d’ententes contractuelles et de règlements judiciarisés avec des entreprises locales et étrangères. Cette expérience a été très formatrice et m’a aussi permis de comprendre les impacts et conséquences du travail de l’ingénieur. Je me suis ensuite retrouvé vice-président d’une unité qui venait d’être lancée dans notre entreprise. J’ai fait face au syndrome de la feuille blanche. Là, mon MBA a été très pratique. C’est en mobilisant et en convainquant nos partenaires de la compagnie que nous avons développé un réseau de collaboration entre nous et qu’on est allés rencontrer certains grands industriels du Québec en région. En ayant une présence locale forte et faisant partie de la communauté, on a développé un modèle personnalisé basé sur l’accompagnement à long terme dans des industries où les infrastructures sont existantes. On pense souvent en ingénierie aux nouvelles infrastructures, mais lorsqu’elles sont construites, elles doivent être entretenues et mises à jour fréquemment pendant plusieurs années. »

Le modèle d’affaires permet à l’entreprise d’obtenir une bonne croissance dans différentes régions du Québec et du Canada. Fort de ce succès, il fait le pari d’aller implanter ce modèle dans l’une des entreprises affiliées à Norda Stelo en Nouvelle-Calédonie, au cœur de l’océan Pacifique. « Ça a été une grosse décision et il a fallu déménager toute la famille là-bas. Je continuais à exercer mon rôle avec le groupe Industriel au Canada tôt le matin, et le reste de la journée je partageais ce que nous avions développé chez nous avec les grands industriels calédoniens. Ça a été une expérience de vie. »

Vision, patience et communication

En 2012, Alex revient au Canada après une année difficile et conflictuelle à l’interne, aux balbutiements de la Commission Charbonneau. « Au début 2013, j’ai été remercié par le président-directeur général en place. Un mois plus tard, je revenais comme directeur général et, quelques mois plus tard, je devenais le nouveau PDG. Nous avons eu à gérer une crise de décroissance pendant sept ans. Il a fallu redéfinir notre modèle et travailler en équipe, mais on a redéveloppé l’entreprise en proposant de nouvelles bases, de nouvelles saveurs et je crois qu’on peut être fiers de notre positionnement. »

Également membre du conseil d’administration de la société, Alex est responsable d’établir les stratégies de l’entreprise, d’en faire la gestion à haut niveau et d’en assurer la profitabilité. Loin d’une science exacte, la stratégie et la gestion demandent une bonne part d’intuition, mais également de la persévérance, une qualité que la jeunesse sous-estime selon lui. « L’intuition est importante. C’est important de l’écouter. Cela ne veut pas dire qu’on ne fait pas d’erreur, mais il faut être indulgent et se permettre d’en faire. Sinon, on ne se permet pas de changer de perspective et d’avoir du succès. Il faut aussi de la résilience. Ce n’est pas donné à tout le monde. La jeune génération a été habituée à la rentabilité rapide. Le succès, ça ne fonctionne pas comme ça. Bref, il faut savoir développer sa vision et avoir la patience de la matérialiser. »

La communication, talon d’Achille de beaucoup d’ingénieurs, figure également au Panthéon des qualités nécessaires pour être un cadre supérieur performant. « Le succès passe aussi par cette capacité-là à communiquer ta vision, à faire adhérer des gens à un objectif commun. Je qualifierais même ça de communion. Au-delà des opérations au jour le jour, lorsque tu es capable de convaincre une équipe d’une raison d’être, tu vas aller loin. »

Gestion du temps

Fait étonnant, contrairement à nombre de cadres supérieurs : Alex Brisson n’a pas d’adjointe. « C’est moi qui gère mon temps. C’est très important. Le temps, c’est la ressource la plus précieuse, donc je ne peux pas m’imaginer confier la gestion de mon agenda à une autre personne que moi-même. Les autres, ils font ce qu’ils veulent, mais moi c’est comme ça que je fonctionne. Il y a des gestionnaires qui courent après le temps et qui ne laissent jamais le temps travailler pour eux. J’ai un mentor qui m’avait dit, jadis, qu’au lieu de courir partout, il était préférable de rester en dessous des grands chênes et d’être patient. Je me répète, mais la réussite n’est pas une fleur que l’on peut tirer pour qu’elle pousse plus vite. Il faut investir dans de bonnes relations d’affaires et de bonnes propositions de valeur qui, elles, finissent par payer sur le long terme. » Bref, il faut rechercher la qualité avant la quantité. Tirer partout, ça ne fonctionne pas.

Cette philosophie de gestion du temps permet par ailleurs à Alex de consacrer davantage de temps à sa famille, sa priorité. « La chose la plus importante dans ma vie, c’est ma famille. »

Comme quoi le savoir-être n’a pas de bénéfices que dans la vie professionnelle.


À propos de l’auteur : Jean-François Thibault, ing., M.Sc. est passionné du secteur énergétique canadien. Comptant cinq années d’expérience professionnelle, il évolue dans le génie-conseil depuis septembre 2019 chez WSP. Son expertise en études de cadrage est sollicitée par plusieurs clients privés souhaitant développer des projets énergétiques au Canada. Jean-François est également un commentateur de l’actualité du secteur de l’énergie. Il tient une chronique radio mensuelle et publie régulièrement des articles sur son blogue La parole énergétique. Enfin, Jean-François siège au comité consultatif de Gallea, la plus grande galerie d’art en ligne au Canada. Il a précédemment siégé au conseil d’administration de Ressources et Énergie Squatex.