La déconstruction du pont Champlain : un défi de développement durable unique en son genre

Le pont Champlain a été inauguré en 1962. Après 57 ans de service, la structure de 3,4 km a tiré sa révérence le 1er juillet dernier. À partir de 2020, cet ouvrage symbolique du Grand Montréal sera déconstruit, une entreprise colossale qui devrait s’échelonner sur 3 ans. Les Ponts Jacques Cartier et Champlain Incorporée (PJCCI) souhaite que le projet de déconstruction soit mené de façon exemplaire suivant les grands principes de développement durable en priorisant la protection de l’environnement, la carboneutralité, la recherche et développement, la valorisation et la traçabilité des matériaux ainsi que l’obtention d’une reconnaissance Envision.

La déconstruction du pont Champlain est un projet exceptionnel qui constitue une chance unique de faire évoluer de façon significative la connaissance en lien avec la performance et la durabilité des infrastructures, par des projets de recherche et le développement réalisés à échelle réelle. Il sera ainsi possible d’évaluer les enjeux de dégradation prématurée et de durabilité auxquels font face les infrastructures de transport soumises aux conditions hivernales du Québec, en plus d’étudier les techniques de renforcement et de réhabilitation appliquées sur la structure.

En termes de valorisation des matériaux, la déconstruction du pont Champlain représente un nouveau « gisement » de matériaux qui générera quelque 250 000 tonnes de béton, 25 000 tonnes d’acier et 12 000 tonnes d’asphalte, un gisement pouvant stimuler l’économie urbaine (note 1) notamment sur les plans artistique, architectural, commémoratif, communautaire et structurel.

Soulignons qu’il s’agit bel et bien d’une « déconstruction » et non d’une « démolition ». En effet, les composantes du pont seront désassemblées pièce par pièce, afin de minimiser l’impact sur l’environnement et sur la population, et de favoriser la réutilisation des matériaux. Qu’entend-on par réutiliser les matériaux? Dans le cadre de grands chantiers d’infrastructure, les pratiques habituelles recourent généralement aux filiales du recyclage pour récupérer les métaux à un prix déterminé par le marché avant de les transformer en de nouvelles composantes destinées à un usage futur. Bien que le recyclage soit préférable à l’enfouissement, le transport vers les centres de recyclage ainsi que les processus de transformation demeurent des sources d’impacts environnementaux et sociaux d’envergure variable. Or, selon le concept des 3RV-E, réduire et réutiliser sont davantage souhaitables que recycler, valoriser puis éliminer (voir figure).


Selon cette hiérarchie des pratiques écologiques, il importe de prioriser autant que possible la réutilisation selon une économie circulaire. De cette façon, PJCCI tente de prolonger le cycle de vie de pièces du pont Champlain par le biais d’une seconde vocation, réduisant du même coup leur impact social et environnemental.

Par ailleurs, en sus des démarches de mitigation environnementales et sociales découlant de l’étude environnementale ciblée réalisée en amont, PJCCI a mis en place des programmes spécifiques de développement durable. À titre d’exemple, les programmes de valorisation des matériaux viseront notamment à favoriser l’usage de certaines pièces par des artistes ou des particuliers qui souhaitent réaliser un projet. Des discussions sont également en cours avec des organisations publiques et parapubliques visant la récupération d’importantes quantités de matériaux qui seraient réutilisés dans leurs projets de construction.

Pour le reste, à la suite de la déconstruction du pont Champlain d’origine, des terrains équivalents à 7 hectares seront libérés et mis en valeur au bénéfice de la population. Une première vague de consultations publiques a permis de recueillir des suggestions alimentant les réflexions sur l’aménagement des berges ainsi que de l’Estacade du pont Champlain. Ce volet du projet, appelé « Héritage Champlain », mettra à contribution la créativité de la collectivité.

Enfin, la déconstruction du pont Champlain vise la carboneutralité par la réduction et la compensation des gaz à effet de serre (GES), en plus de la reconnaissance Envision. Cette dernière propose des critères de conception et un système de mesure pour améliorer la durabilité des projets d’infrastructure. Cinq thèmes sont évalués : qualité de vie, gestion de projet, ressources, écologie et empreinte environnementale.

Note aux lecteurs : Ce billet fait suite à une présentation donnée récemment par l’auteur aux membres de l’AFG. Pour plus d’information sur les pièces pouvant potentiellement faire l’objet d’un réemploi, suivez les annonces à venir en marge de la déconstruction de l’actuel Pont Champlain sur le site web dédié au projet.

À propos de l’auteur : Diplômé en génie civil de l’École Polytechnique de Montréal et détenteur de maîtrises en administration des affaires de l’Université Paris-Dauphine et de l’Université du Québec à Montréal, Vincent Guimont-Hébert œuvre à titre de Gestionnaire, Développement durable pour la société fédérale Les Ponts Jacques Cartier et Champlain Incorporée depuis 2014. Il est responsable de développer et de mettre en œuvre la stratégie de développement durable dans l’ensemble des activités opérationnelles et administratives de la Société.

(1) KAMPELMANN, Stephan, Bridges to local economies, 2017